150 ans de présence chinoise à Tahiti

Voilà 150 ans que les premiers immigrants chinois ont débarqué à Tahiti pour servir de main d’oeuvre bon marché dans les champs de coton d’Atimaono. Une histoire à ne jamais oublier…

 

Le 25 mars 2015, les Polynésiens d’origine chinoise se donneront rendez-vous à Atimaono, à Papara, là où tout a commencé pour 330 coolies (désignant à l’époque les travailleurs agricoles d’origine asiatique) chinois en 1865. Si la date diffère selon les sources sur l’arrivée exacte de ces immigrants à Tahiti (28 février ou 25 mars 1865), c’est bien à Hong-Kong qu’a commencé leur périple à bord du trois-mâts prussien Ferdinand Brumm.

Paysans pour la grande majorité, ces hommes ont quitté la région de Canton (Guangdong), chassés par la famine et l’insécurité. En ce milieu du 19èmesiècle, la Chine a un genou à terre entre un régime impérial en pleine décadence, une guerre de l’opium savamment menée par les puissances occidentales et une croissance démographique explosive qui pousse nombre de Chinois sur la route de l’exil. Appartenant aux groupes ethniques Hakka et Punti, certains embarquent, sans femmes ni enfants, pour Tahiti. Pourquoi cette destination, alors que beaucoup avaient déjà rejoint la Californie appelée à l’époque  « La Montagne d’or »?

Depuis l’abolition de l’esclavage en France, en 1848, les grands propriétaires terriens cherchent une main d’œuvre bon marché, solide et courageuse. A Tahiti, la société Tahiti Cotton and Coffee Plantation Cy Ltd a besoin de bras pour cultiver 1000 hectares de coton, 150 hectares de caféiers et 50 de canne à sucre sur la grande plantation de Atimaono. Si, dans un premier temps, les autorités imaginent faire venir des travailleurs indiens, ce sont finalement les Chinois qui seront embauchés. L’arrivée en masse de ces travailleurs marque le début de l’immigration chinoise, même si, de façon erratique, quelques Chinois s’étaient déjà installés à Tahiti auparavant. En 1865 et 1866, deux autres bateaux accostent à Papeete avec, à bord, de nouveaux travailleurs. En tout, plus de 1 000 Chinois sont enregistrés en 1866 par les autorités compétentes.

Des conditions de vie difficiles

Sur la plantation de Atimaono, ces derniers travaillent sans relâche, 12 à 15 heures par jour. Le nombre de décès y est particulièrement élevé. Dans son ouvrage intitulé « Les Chinois de Tahiti », Gérald Coppenrath note qu’en 1865, 24 Chinois sur 337 et, en 1866, 67 sur 949 sont décédés : un taux de mortalité qui semble bien au-dessus de la moyenne chez ces hommes encore jeunes. Outre les conditions de travail difficiles, les tensions sont palpables entre les travailleurs. Pour faire face aux troubles et autres « désordres », des Chinois sont déportés à Anaa, aux Tuamotu, mais également aux Marquises dès 1869.

La même année, une rixe fait un mort et plusieurs blessés graves. Quatre hommes sont alors arrêtés et condamnés à la peine capitale. Finalement, l’un d’entre eux se dénonce, permettant ainsi à ses trois comparses d’être graciés. On ne sait rien de cet homme si ce n’est son nom : Chim Soo Kung ; et son matricule : n°471. Il sera le premier guillotiné à Tahiti. L’île ne possédant aucune guillotine, il est décidé, à l’annonce du verdict, d’en construire une rapidement sur le site même de la plantation. Assez rudimentaire, elle est testée préalablement sur des bananiers et des chiens…

Pour une partie de la communauté chinoise, Chim Soo Kung  est considéré comme un martyr et nombreux sont ceux qui se recueillent encore devant son mausolée, au cimetière chinois de la commune de Arue.

Entre rapatriement et installation

Si la plantation de Atimaono prospère jusqu’en 1870, la baisse du prix du coton sur le marché international et la fin de la guerre de Sécession aux Etats-Unis quelques années plus tôt changent la donne. La société agricole peine, en effet, à exporter ses produits aux Etats-Unis et finit par mettre la clef sous la porte. Incapable d’assurer le retour en Chine de ses travailleurs, comme le prévoyait initialement les contrats de travail, l’exploitation abandonne près de 600 coolies à leur triste sort.

En 1892, ils ne sont plus que 350 Chinois à être recensés par les autorités. Ceux-là ont obtenu des permis de séjour -avec un numéro de matricule pour les identifier- et se sont installés comme maraîchers, ou bien encore comme commerçants, loin de Papeete, dans les districts et les îles éloignées de Tahiti, se rendant vite indispensables auprès de la population. Ces hommes, célibataires à leur arrivée, vont s’unir à des Polynésiennes et ainsi se fondre dans la population locale par le métissage. Les descendants de ces premiers Chinois ne s’identifient d’ailleurs pas à la communauté chinoise d’aujourd’hui.

De la discrimination à l’intégration

Les Chinois issus de la première vague d’immigration étaient perçus comme une main d’œuvre efficace et docile qui avait surtout l’avantage, pour les autorités et les colons, de s’inscrire dans une migration temporaire (les contrats de travail prévoyaient un retour en Chine à la charge de l’employeur). La fermeture de la plantation de Atimaono et surtout une nouvelle vague d’immigration entre 1907 et 1914 (plus de 2000 immigrés, dont des femmes) – puis celle entre 1921 et 1928 – ont fortement modifié cette notion de tolérance basée en réalité sur l’intérêt économique.

D’abord considérés comme dociles et travailleurs, la communauté blanche les accuse ensuite d’être sales, paresseux, intéressés uniquement par le jeu et l’opium. Les réactions anti-chinoises se multiplient, tracts et réunions publiques en témoignent. L’artiste Paul Gauguin est l’un des plus virulents. En réalité, ces attaques violentes ont pour seul intérêt de protéger quelques commerçants de la concurrence chinoise qui s’installe notamment grâce à une solidarité sans faille au sein de la communauté.

Pour freiner leur développement et surtout décourager de nouveaux immigrants, les autorités imposeront plusieurs taxes. La majorité d’entre elles seront considérées comme discriminatoires et seront supprimées. Mais quelques-unes subsisteront jusqu’en 1973, date de l’octroi de la nationalité française à la quasi-totalité des Chinois installés en Polynésie française.

Face à ces attaques, les Chinois réagissent finalement peu (ils feront tout de même appel à l’avocat maître Goupil pour supprimer des taxes) et préfèrent se consacrer au maintien de leurs traditions. Associations, écoles chinoises pour les enfants, construction d’un temple, la communauté chinoise vit en vase clos. Elle travaille durement pour subvenir à ses besoins, mais aussi aux besoins des familles restées en Chine. Surtout, les membres de la communauté vivent avec le projet d’une réinstallation en Chine.

Cette notion de retour est très présente chez les Chinois jusqu’en 1949, date à laquelle la Chine bascule dans le communisme de Mao Tse Toung. Au regard des événements politiques, l’espoir d’un retour est totalement abandonné. Dans les années 50 débute un lent processus de naturalisation et d’intégration qui s’accélère avec l’installation du CEP.

En 1973, la loi du 9 janvier accorde enfin la nationalité française aux Chinois de Tahiti.

(Extrait du Journal d’informations culturelles Hiro’a)

 

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Une pensée sur “150 ans de présence chinoise à Tahiti

  • 2 mars 2015 à 12 h 20 min
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    Sur la photo, ça serait plutôt de la canne à sucre que du coton, mais bon, ce qui est sûr, c’est que c’était un travail d’esclaves…

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