Anniversaire de l’APF: le discours de Marcel Tuihani

Le soixante dixième anniversaire de l’assemblée de la Polynésie française a été ponctuée du discours de l’actuel président de l’institution, Marcel Tuihani.

C’est avec une réelle émotion que je vous accueille dans notre assemblée, ce lieu symbolique chargé d’histoire.

Certains d’entre vous se souviennent peut-être, qu’à deux reprises, lors de discours solennels, j’ai eu l’occasion de saluer les présidents de notre Pays encore présents parmi nous, puis les présidents de notre Assemblée.

Il est rare que nous rendions hommage à nos prédécesseurs. Pourtant, cette démarche me semblait devoir être une évidence, tant nous sommes inscrits dans une forme de continuité, pour ne pas dire de continuum.

Je m’étais alors engagé à leur rendre un hommage tout particulier à l’occasion des 70 ans de notre assemblée. Ce jour est arrivé, et je les remercie chaleureusement de nous faire l’honneur de leur présence.

Lorsque je regarde les visages ici présents, des anciens présidents de notre pays, des anciens présidents de notre assemblée et des anciens élus qui ont siégés à Taraho’i, et qui ont pu faire le déplacement pour être présents, c’est un demi siècle de notre histoire que se trouve réunie parmi nous ce matin.

C’est une image mémorable.

Vous tous ici présents et ceux qui ne sont pas là avez fait la Polynésie moderne, chacun à sa manière. Et si vous en êtes d’accord, je souhaite que nous leur adressions un hommage appuyé. Je vous invite pour cela à les applaudir chaleureusement.

C’est vous dire l’émotion forte que je ressens à cet instant d’être aujourd’hui le successeur des anciens présidents de notre institution, je dirais leur héritier, et d’être aussi le plus jeune président de notre assemblée. Croyez-moi, et ils en savent tous quelque chose, c’est une lourde responsabilité.

L’actualité du moment en est la démonstration.

Je saisis également cette occasion pour remercier tout le personnel de l’assemblée qui s’est mobilisé, avec plaisir, pour rendre cet événement possible. Cette joie se retrouve en particulier dans l’aménagement de cet hémicycle ou encore dans la chorale qui s’est montée spontanément pour l’occasion.

Depuis un mois, ils répètent afin d’être fin près pour ce jour attendu. Vraiment, du fond du cœur, je leur dis merci, et nous aurons plaisir à les retrouver dans quelques minutes.

La création de notre assemblée a été décidée par décret du 31 aout 1945. C’est Joseph Quesnot qui sera élu premier président de l’assemblée représentative, le 11 mars 1946, il y a exactement 70 ans aujourd’hui.

Depuis, 25 présidents se sont succédés à la tête de notre institution, dont une présidente.

70 ans, ça commence à compter. C’est bien plus que l’âge de la sagesse. Notre assemblée a atteint depuis longtemps l’âge de la maturité.

TARAHO’I est un lieu chargé d’histoire, hautement symbolique, car ici, de tout temps s’est exprimé le pouvoir politique de notre pays, lieu privilégié du dialogue franco polynésien.

Notre assemblée, au fil du temps, a été le relais de ce dialogue, et à travers lui, de cette responsabilité politique qui s’est patiemment construite, et que nos prédécesseurs ont revendiqué pour mieux faire entendre la voix des Polynésiens.

Il n’est pas possible de retracer 70 ans de la vie de notre institution au travers d’un discours.

Je laisse cette tâche aux historiens qui interviendront cet après midi, et à l’exposition que vous verrez dans le hall de l’assemblée qui retrace les grandes étapes et les grandes figures qui marquèrent ces dernières décennies.

Tour à tour assemblée représentative à sa création en 1946, puis assemblée territoriale en 1957, elle est devenue l’assemblée de la Polynésie française en 1996.

Si son nom n’a pas changé en 20 ans, elle a vu, à la faveur du statut d’autonomie de 2004, son pouvoir normatif se renforcer et tendre vers un pouvoir législatif, sans que ce caractère lui soit officiellement reconnu.

Malgré cela, je retiens surtout que notre pays a su construire une situation inédite qui fait de la Polynésie française une des rares collectivités de la République à disposer de la capacité à écrire son propre Droit.

L’Assemblée demeure la seule institution de notre pays à être élue au suffrage universel. C’est d’elle, en conséquence, que le pouvoir exécutif tire sa force et sa légitimité.

C’est l’Assemblée, qui à l’occasion de chaque renouvellement, tous les cinq ans, le temps d’un mandat, élit son président au perchoir, tout comme elle élit le président de la Polynésie française, lequel nomme ensuite son gouvernement.

Ce retour à nos fondamentaux institutionnels n’est pas inutile. Il nous rappelle, si nous l’avions oublié, que l’assemblée de la Polynésie française demeure une institution clef, car c’est ici, et nulle part ailleurs, que réside et s’exprime la souveraineté populaire.

De fait, il y a dans cette prérogative quelque chose d’essentiel. Le vote des représentants est un engagement. C’est une responsabilité qui revêt pour ainsi dire un caractère sacré, pour autant que puisse être sacré un engagement républicain.

Il revient donc à notre assemblée de voter toutes les lois de pays et les délibérations dans les secteurs relevant des compétences de la Polynésie française, aussi bien celles qui sont présentées par le gouvernement, que celles qui peuvent être portées par les représentants eux-mêmes, c’est le droit d’initiative.

Dans une société toujours plus complexe et toujours plus normative, il appartient aux représentants de veiller à la clarté et à la sécurité juridique des textes qui sont soumis à leur vote, et de veiller à ce qu’ils soient conformes à l’intérêt général.

Cette responsabilité amène chacun des représentants à se positionner en son âme et conscience. Dans l’absolu, il ne devrait pas y avoir de bonnes ou de mauvaises lois, il ne devrait y avoir que des lois utiles et nécessaires.

« Les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires », disait Montesquieu. Il disait également, « Une chose n’est pas juste parce qu’elle est loi ; mais elle doit être loi parce qu’elle est juste. »

C’est donc dans ce caractère, tout à la fois juste, nécessaire et simple que réside la clef d’une bonne loi.

Il nous appartient donc de préserver ce qui fait la raison d’être de notre assemblée et des prérogatives difficilement acquises au fil de notre histoire récente.

Renier ou amputer ce droit d’initiative reviendrait à vider de son sens notre institution et à tourner le dos au combat de nos pères pour que notre jeune démocratie polynésienne puisse exister et évoluer.

70 ans après la création de la première assemblée représentative, cette préoccupation n’est pas une vue de l’esprit, elle demeure pleinement d’actualité.

De l’exercice de la démocratie, découle une autre interrogation, qui concerne cette fois la citoyenneté. Il faut bien reconnaître que nous avons du mal à tracer les contours d‘une citoyenneté polynésienne.

Elle est pourtant indispensable si l’on veut susciter le patriotisme polynésien, compris comme l’attachement à notre pays.

De la Grèce antique à aujourd’hui, la citoyenneté est présentée comme le corollaire de la démocratie.

Une citoyenneté adulte suppose une démocratie adulte, laquelle ne peut pas exister sans des institutions stables et respectées.

Mais la citoyenneté n’est pas qu’une affaire d’institutions. Une citoyenneté adulte suppose aussi de savoir qui je suis, d’où je viens, où je vais, dans quel cadre je vis et j’évolue.

Elle est donc liée à la connaissance que j’ai de ma propre histoire, et du ressentis que j’ai des institutions qui garantissent mes libertés et qui préservent notre capacité à vivre ensemble.

Cette interrogation m’amène tout naturellement à une autre question : Quelle est mon histoire ? Où commence-t-elle ? Quels sont mes repères ? Apprendre l’histoire, oui, mais quelle histoire ? L’apprentissage de l’histoire est au cœur de la construction citoyenne, et la volonté politique en a besoin pour se nourrir et avancer.

Ce dont je suis convaincu, c’est que nos institutions n’ont de valeurs que si nous leur donnons un contenu, sinon elles restent une coquille vide.

La démocratie n’existe que si le débat est possible et que l’expression des uns n’est pas confisquée par les autres.

La citoyenneté n’existe que si nos institutions sont vivantes et respectées, et que notre histoire soit enseignée. Nous devons transmettre nos valeurs communes aux jeunes générations, c’est la seule façon de cimenter notre société et de préserver notre capacité à vivre ensemble.

Ma définition de la démocratie consiste à créer les conditions qui permettent de vivre ensemble. En conséquence nos institutions ne sont que les outils qui permettent de mettre en oeuvre ces conditions.

L’écrivain allemand Wolfgang Goethe disait « Ecrire l’histoire est une façon comme une autre de se libérer du passé. » Probablement a-t-il raison.

En tout cas notre histoire a besoin d’être racontée. Notre histoire a besoin d’être regardée. Elle a besoin d’être écrite et enseignée. Nous devons, j’en suis convaincu, nous réapproprier notre histoire.

Cet anniversaire est l’occasion de faire une pause dans la course effrénée du temps qui passe. Les 70 ans qui viennent de s’écouler nous offrent un regard sur notre histoire, sur une partie d’elle en tout cas et sur les personnes qui l’écrivent et qui la font.

Gardons nous de la tentation de la réécrire, de l’arranger. Veillons simplement à demeurer nous-mêmes.

Nous avons besoin de partager un idéal commun. C’est ce qui nous fait vivre ensemble. D’ailleurs, n’est-ce pas là le sens que nous devons donner à la politique ?

« L’idéal est pour nous ce qu’est une étoile pour le marin. Il ne peut être atteint mais il demeure un guidedisait Albert Schweitzer, prix Nobel de la Paix.

Alors, notre idéal, quel est-il ? En avons-nous un, qui guide notre action ?

A l’heure de la mondialisation, à l’heure des remises en cause qui peuvent conduire certains d’entre nous à céder à la tentation du repli sur soi, cet idéal n’est-il pas tout simplement de parvenir à préserver ce que nous sommes ? De préserver notre capacité à vivre ensemble en paix et en sécurité ?

Car après tout, c’est cette capacité à vivre ensemble, et à accueillir l’autre, qui nous a permis de traverser les époques, tout en restant nous mêmes, tout à la fois Polynésiens et Français. C’est ce qui nous permet de partager ce que nous sommes avec ceux qui viennent à notre rencontre, car nous avons su rester fier d’être nous-mêmes tout en étant ouvert au monde.

Au fond, n’est –ce pas là notre plus bel héritage ?

Veillons ensemble à ce que les aléas de notre histoire en devenir, celle qui reste à écrire, ne viennent pas menacer ce bel héritage, cette cohésion toujours fragile, qui a fait des Polynésiens un Peuple à part : un Peuple pacifique, solidaire, généreux et accueillant, tolérant et respectueux, un Peuple attaché à sa culture, fier de son passé, désireux de son avenir.

En vous regardant tous réunis en ce lieu ce matin, voilà ce que je ressens.

Je vous remercie.

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