Biodiversité : « On peut penser que le sort des éponges sous-marines ne nous concerne pas, mais elles servent à la recherche contre le sida »

La sixième extinction de masse est en marche. Soixante-cinq millions d’années après la disparition des dinosaures, une hécatombe d’espèces menace notre planète. Pour la première fois, elle n’est pas liée à un cataclysme, mais bien à l’activité humaine qui, depuis 500 ans et l’installation de l’homme dans chaque recoin du globe, n’a cessé de s’intensifier. Si la disparition de certaines espèces comme le rhinocéros blanc du Nord émeut le grand public, beaucoup d’autres meurent lentement, en silence.

Sommes-nous concernés, au quotidien, par la sauvegarde d’une grenouille asiatique, d’une plante tropicale ou d’un oiseau malgache ? Francetv info a demandé à Florian Kirchner, chargé de programme « Espèces » à l’antenne française de l’Union internationale pour la conservation de la nature, en quoi chaque Français joue aussi sa peau dans cette inéluctable extinction.

On sait que le panda en Asie ou encore l’ours polaire sont en danger. Plus près de nous, la France perd-elle aussi des espèces ?

En France métropolitaine, le pourtour méditerranéen est très affecté, car très urbanisé et cultivé, de l’Espagne au Liban. Du coup, beaucoup d’espèces y sont menacées. Il figure comme l’un des 34 points chauds à travers le monde, soit une zone à la fois très riche en espèces, et très dégradée. La France est même le seul pays au monde à compter cinq de ces points chauds sur son territoire.

Dans l’outre-mer, se trouvent des territoires insulaires exigus, riches de nombreuses espèces endémiques (que l’on ne trouve qu’en cet endroit). Les îles des Caraïbes, celles de l’océan Indien et la Polynésie, sont également des points chauds. La Nouvelle-Calédonie est un point chaud à elle toute seule ! Huit plantes sur dix y sont endémiques. Deux des oiseaux les plus menacés au monde se trouvent en France : l’échenilleur de La Réunion, aussi appelé le tuit-tuit, et le monarque de Tahiti. Il y en a moins de 50 aujourd’hui.

La France a-t-elle récemment perdu des mammifères ? 

Le phoque moine de Méditerranée a disparu il y a 40 ans. Si on le trouve aujourd’hui en Grèce, il a vécu sur les côtes de Provence, et en Corse jusqu’à 1976. Depuis, plus aucun phoque ne vit sur nos côtes méditerranéennes, uniquement en raison de l’urbanisation et la fréquentation du littoral.

Le phoque moine de Méditerranée est en danger critique d'extinction, selon la liste établie par l'Union internationale pour la conservation de la nature. 
Le phoque moine de Méditerranée est en danger critique d’extinction, selon la liste établie par l’Union internationale pour la conservation de la nature.  (J.P. SIBLET / INPN)

Dans quelle mesure le changement climatique peut-il menacer des espèces en France métropolitaine ?

Nous nous inquiétons notamment pour les espèces qui vivent en altitude. Ces plantes, ces insectes ou ces reptiles vont devoir s’installer de plus en plus haut pour trouver un climat adapté. Sauf que, plus elles monteront, moins elles auront de place. La compétition va jouer et inévitablement des espèces vont s’éteindre. Ces effets se mesurent déjà dans les Andes, mais aussi dans les Alpes. Dans les Pyrénées, on craint pour la survie de trois espèces de lézards d’altitude qui sont endémiques à la France et à l’Espagne : le lézard d’Aurélio, le lézard du val d’Aran et le lézard pyrénéen. Ils figurent d’ores et déjà sur la liste rouge française des espèces en danger.

Le lézard de Bonnal figure également dans la liste rouge des espèces menacées établie par l'UICN.
Le lézard de Bonnal figure également dans la liste rouge des espèces menacées établie par l’UICN. (F. SERRE-COLLET / INPN)

Dans la liste rouge des espèces menacées en France, beaucoup se concentrent dans les eaux douces. Pourquoi ? 

Pour plusieurs raisons, à commencer par la mauvaise qualité des eaux douces. Les grands fleuves ont été canalisés : certaines pollutions y restent prédominantes, comme les PCB (les polychlorobiphényles), etc. Prenons l’exemple de l’anguille, un poisson fragile dont on sait que les PCB affaiblissent son système immunitaire : dans des eaux polluées, elles succombent plus facilement aux maladies qui les menacent. Aussi, comme pour les esturgeons et les autres poissons migrateurs, les barrages empêchent leur circulation dans les fleuves. Autant de paramètres qui mettent ces espèces en danger.

La France a vu une nette régression des zones humides. Les mares ont été comblées, les bras de rivière qui existaient partout ont progressivement disparu, les zones humides près du littoral ont été asséchées pour construire des lotissements, des zones commerciales ou faire de l’agriculture. Cela a entraîné la disparition des espèces propres à ces milieux. Certes, ces infrastructures sont construites pour répondre à nos besoins, mais c’est leur nombre qui pose problème.

Les espèces qui y sont menacées sont-elles condamnées ?  

Dans ce tableau plutôt sombre, il y a en permanence des bonnes nouvelles. Grâce aux efforts de conservation, la loutre, autrefois menacée de disparition en France, a été sauvée. Dans les années 1970, on ne donnait plus cher de cet animal. Du jour au lendemain, elle est passée de nuisible à protégée, avec interdiction de la chasser. Quant aux cours d’eau, ils étaient depuis les années 1950 le réceptacle d’un certain nombre de pollutions agricoles et industrielles. Les premières mesures environnementales prises pour les réguler ont bénéficié à la loutre. Même s’il faut encore travailler à limiter le rejet des pesticides dans les cours d’eau, la loutre n’est plus menacée en France et continue d’étendre son aire de répartition, au point de s’approcher de son aire historique.

D’autres efforts de réintroduction ont-il porté leurs fruits en France ?

Le lynx, qui avait disparu de France, est revenu spontanément dans le Jura français depuis le Jura suisse où il s’était retranché, avant d’être réintroduit dans les Vosges. Lui en revanche est encore menacé en France, car il y en a très peu : pas plus de 150. L’an dernier, les bouquetins ont été réintroduits dans les Pyrénées, après l’avoir été dans les Alpes. Dans les années 1970, il était l’emblème des associations écologistes qui militaient pour la création de parcs naturels en France. Le premier parc, celui de la Vanoise, est né de cette volonté de réintroduire le bouquetin dans les Alpes, alors qu’ils avaient été chassés jusqu’au dernier.

Le lynx boréal est également un animal protégé.
Le lynx boréal est également un animal protégé. (P.GOUDAIN / INPN)

L’homme doit-il aussi chasser des espèces invasives pour assurer la survie d’autres ? Le vison d’Europe, par exemple, est menacé par le vison d’Amérique. Pourquoi faut-il s’en alarmer ? N’est-ce pas une forme de sélection naturelle ? 

Si l’on passe de deux espèces à une seule, laquelle se répand sur la planète, cela représente une perte nette pour la biodiversité, qui tend à s’homogénéiser. Un peu comme la mondialisation de la culture, c’est simplement une perte de richesse. Certaines espèces introduites par l’homme (notamment via le fret aérien et maritime) ne deviennent pas invasives, comme la pomme de terre ou la tomate, qui nous viennent d’Amérique. Mais d’autres se révèlent problématiques quand, très proliférantes, elles entrent en compétition avec d’autres. C’est le cas du frelon asiatique, qui décime nos pollinisateurs.

Une espèce introduite peut entraîner la disparition de dizaines d’autres, précieuses, car parfois endémiques. Enfin, on parvient à sauver des espèces cultivées grâce à leurs cousines sauvages, plus résistantes ; d’où l’intérêt de maintenir les espèces, même si d’autres, très proches, se portent bien.

Et l’homme, que risque-t-il à voir la biodiversité s’appauvrir ?

L’homme a besoin de la biodiversité qui l’entoure. Notre qualité de vie en dépend. A part l’eau et les sels minéraux, ce qu’on mange, c’est de la biodiversité. D’un point de vue purement utilitariste, les espèces nous fournissent aussi quantité de médicaments et de vaccins. La majeure partie des molécules avec lesquelles nous nous soignons ont été synthétisées à partir de plantes ou d’animaux. Une substance aussi banale que l’aspirine provient de l’écorce du saule. Beaucoup d’anticancéreux viennent des plantes : de la pervenche de Madagascar, ou d’un if asiatique, aujourd’hui en danger d’extinction. A première vue, on peut penser que le sort des éponges sous-marines ne nous concerne pas, mais elles servent à la recherche des traitements contre le sida. La biodiversité est comme une pharmacopée, dans laquelle nous pourrions être amenés à piocher pour affronter les futures maladies qui pourraient apparaître ou les pandémies à venir.

L'écorce de saule blanc possède des propriétés médicinales. 
L’écorce de saule blanc possède des propriétés médicinales.  (P. GOURDAIN / INPN)

Partout dans le monde, les écosystèmes sains sont par ailleurs une des solutions à mettre en place face au changement climatique. Par exemple, pour atténuer nos émissions de CO2, nous avons besoin d’écosystèmes capables de les absorber (c’est ce que font les forêts, mais aussi les océans). La biodiversité peut nous aider à nous adapter aux changements qui nous attendent : les températures vont grimper, le niveau des océans va augmenter, leurs eaux vont s’acidifier, tandis que les événements climatiques violents vont être plus fréquents. Or, rétablir des zones humides permettrait de limiter les inondations, comme nous en vivons régulièrement en France. Pour se protéger de la hausse des précipitations, il n’y a rien de mieux que les versants boisés et les rivières non canalisées, avec des méandres et des bras morts qui peuvent absorber l’excès d’eau. La biodiversité est en elle-même une solution à nos problèmes.

Biodiversité : « On peut penser que le sort des éponges sous-marines ne nous concerne pas, mais elles servent à la recherche contre le sida »
Source: Yahoo Insolite

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