Colloque sur « l’Océanie convoitée »: l’analyse du haut-commissaire

Le haut-commissaire de la République, René Bidal a pris part ce jeudi matin, à l’ouverture du colloque « l’Océanie convoitée » à l’Université de la Polynésie française, aux côtés du président Édouard Fritch, et de Christian Lechervy, Ambassadeur, représentant permanent de la France auprès de la Communauté du Pacifique et du Programme régional océanien de l’environnement (PRUE). Voilà l’allocution qu’il a prononcée à cette occasion.

 

C’est avec plaisir que j’ai répondu favorablement à l’invitation du docteur Al-Wardi pour dire quelques mots à l’occasion de l’ouverture de ce colloque suggestif sur « l’Océanie convoitée ».

Ce colloque, pour l’organisation duquel le Fonds Pacifique du Ministère des affaires étrangères, que vous représentez Monsieur l’ambassadeur, a apporté un concours financier important, est consacré à un thème qui, s’il avait été présenté de façon interrogative, induirait, par la question seule, des éléments en justifiant l’intérêt : Pourquoi l’Océanie devient-elle un espace convoité ?

Oui l’Océanie est un espace convoité, autrement dit un territoire en devenir, d’abord parce qu’elle n’est pas vide comme ceux qui ne la connaissent pas pourraient hâtivement et faussement en juger ; elle n’est pas ce « continent invisible » qu’évoquait Le Clézio. L’eau et l’océan sont sans doute les richesses de demain et puis il y a les hommes Océaniens.

Certes, par son éloignement des grands continents, ce vaste espace pacifique apparaît, aujourd’hui encore, comme préservé, pas seulement des grandes dérives humaines qui ont marqué, depuis la révolution industrielle, les évolutions sociales et économiques de l’hémisphère nord, mais parce qu’elle est un poumon du monde toujours méconnu.

A ce titre, l’Océanie est une promesse que, par ignorance ou par négligence, nous n’avons pas encore fait l’effort de découvrir pleinement dans sa variété et dans sa richesse.

C’est tant mieux, car l’hypothèse contraire laisse présupposer que les atouts qui sont les siens sont restés presque intacts alors qu’ils en auraient été sérieusement abîmés si la propension naturelle des hommes à l’avidité matérielle et intellectuelle, que l’on sait irrépressible, en avait plus précocement décidé.

S’il est difficile de croire que la nature des hommes s’est fondamentalement modifiée, on peut toutefois penser que la conscience collective est plus éclairée, plus raisonnée, mieux équilibrée.

Ce que je constate, c’est que parmi ses voisins, la Polynésie française a une conscience aiguisée de tout cela et qu’elle est animée par une volonté d’imposer cette légitime reconnaissance ; sans doute parce que comme aucun autre territoire qui l’entoure, elle est insulaire jusqu’au paroxysme, avec sa myriade d’îles et les centaines de kilomètres de distance qui les séparent.

Au delà du constat naturel qu’imposent, à l’évidence, l’histoire et la géographie de ce vaste ensemble qu’est l’Océanie, il faut aussi une volonté politique qui précède, explique ou justifie que ce vaste espace puisse devenir un espace convoité. C’est le cas ici !

En Polynésie française, la volonté de l’État, qu’a tout particulièrement renforcé la détermination du Président Edouard Fritch, est d’insérer sans cesse davantage la Polynésie française dans l’espace océanien qui est naturellement le sien. Il l’a fait avec succès, comme en témoigne l’intégration réussie, en septembre dernier, de la Polynésie française en qualité de membre à part entière, donc de plein exercice, au sein du forum des îles du Pacifique.

Mais, en complément de ce succès particulier, je saisis l’occasion de saluer la place singulière que vous avez su faire reconnaître à la Polynésie française, Monsieur le Président, sur la scène régionale et internationale.

En témoignent, pour m’en tenir aux évènements récents, la participation de la Polynésie française aux travaux de la conférence de Paris de 2015 de la COP 21, les succès du dernier sommet France-Océanie et des réunions du Groupe des dirigeants polynésiens en 2015 et en 2016, pour lesquelles la Polynésie française était tout à la fois membre fondateur et pays hôte.

A ces occasions, la Polynésie française a su faire porter sa voix et la vôtre fut déterminante aux côtés de vos collègues océaniens du Pacifique-Sud. Cette volonté forte a fait que la Polynésie française est aujourd’hui l’instigatrice d’une dynamique engagée auprès de 26 organisations internationales ou régionales.

Ce mouvement d’intégration croissant de la Polynésie française à son environnement régional illustre et vérifie, à mon sens, une double réalité : d’une part, celle d’une autonomie réelle et réussie par le Pays, une autonomie qui apparaît bien éloignée des soupçons de colonisation. C’est bien cette autonomie assumée, maître de son destin qu’a souhaité la France pour son territoire des antipodes ; d’autre part, celle de la reconnaissance grandissante et de la maturité politique qui sont reconnues aux institutions du Pays sur la scène régionale.

Ainsi, la présence de plus en plus affirmée de la Polynésie française dans l’Océanie sert la France qui encourage cette volonté et cette libre expression. A deux le chemin est à la fois plus sûr et plus efficace. Il n’y a pas de mauvaises ondes entre la vocation et les intérêts internationaux de la France et ceux que porte de façon autonome la Polynésie française, ils sont communs tout en étant distincts ; ils sont complémentaires mais jamais concurrents ; ils s’enrichissent mutuellement sans être antinomiques.

Et cette union n’est pas de trop quand il s’agit de se projeter et de défendre les atouts et les potentiels que représentent les zones économiques exclusives qui cartographient l’océanie. Ces ZEE sont des enjeux où se situent l’essentiel des convoitises !

Ces convoitises m’inspirent une première certitude : les zones économiques exclusives sont d’abord des espaces de pouvoirs où s’exercent les influences et où se comparent les forces, les capacités de faire et d’agir.

Sans l’ambition politique locale et les projets qui l’accompagnent, autant de choses que permettent et illustrent l’autonomie de la Polynésie, la République française pourrait se fourvoyer sur l’intérêt d’être en Océanie mais, à l’inverse, sans l’appui et la détermination de la République pour en faire valoir les intérêts et en garantie la sécurité internationale, la Polynésie française et son exécutif manqueraient de force et de capacité à agir pour se défendre et garantir ses propres décisions.

La Polynésie française, dans le statut d’autonomie qui est le sien et des compétences internationales que l’article 74 de la Constitution et l’article 42 de la loi organique de 2004 lui confèrent, peut prendre des initiatives qui s’insèrent parfaitement dans des mécanismes de coopération régionale et bénéficier du soutien actif que la France consacre aux questions de développement dans le Pacifique.

Au final, grâce à ses deux dimensions, régionale et nationale, la Polynésie française a su acquérir un rôle particulier de véritable chef de file dans le Pacifique et c’est pour l’essentiel à la volonté politique des institutions locales et à sa présidence locale que ce constat peut aujourd’hui être fait.

C’est, à mon sens, une mutation qu’il faut saluer, en rappelant que cette influence diplomatique dans le concert des nations du Pacifique rappelle, s’il en était besoin, que l’esprit d’un statut d’autonomie et bien de permettre aux Polynésiens d’épanouir librement leurs relations avec leurs voisins du pacifique, y compris sur les sujets économiques qui sont les seuls à même de créer du sens pour une action politique de long terme.

« L’océanie convoitée », j’ai bien conscience d’avoir réduit la focale sur cette intéressante question que vos débats vont enrichir mais je voulais aussi rappeler que la convoitise devient vite un défaut si elle ne trouve personne pour la borner dans des limites acceptables.

Car, en évoquant la convoitise, surtout lorsque son objet est un territoire, on devine en contre-point une question essentielle qui en découle, celle de la souveraineté à laquelle nul Pays au monde n’échappe. La convoitise de chacun doit s’arrêter à la souveraineté de son voisin comme la liberté s’arrête toujours à celle de l’autre ; mais je ne sais pas si la philosophie a été invitée à ce colloque, je vous laisse libre d’en juger.


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