Concours national de la Résistance et de la Déportation: « la mémoire collective fait la profondeur des Nations »

Retrouvez l’intégralité du discours prononcé ce jour par le représentant de l’Etat lors de la cérémonie de remise des prix du Concours national de la Résistance et de la Déportation.

Cette manifestation éclaire ce que nous sommes : des « êtres amphibies », selon le mot de Marcel Proust. Des êtres qui sont partagés entre le passé et le présent, immergés dans l’Histoire de notre Pays, à travers le réseau des filiations, les récits familiaux ; à travers le récit des grands Témoins des drames et des hontes que portent les Hommes mais aussi de ce qu’ils ont parfois d’admirable quand ils résistent aux plus horribles de leurs travers et aux idéologies qui les encouragent.

Comme Charles Péguy déclarant « la mémoire individuelle fait la profondeur de l’homme », on peut dire que la mémoire collective fait la profondeur des Nations. Cette mémoire collective permet, d’abord, de renouer les liens intergénérationnels, que semble distendre l’impression contemporaine d’accélération du temps, d’individualisme et de l’entre-soi. Cette mémoire collective nous élève par l’évocation des actes courageux, souvent héroïques, des Résistants et des Justes parmi les Nations, mais elle nous alerte aussi par cette insoutenable histoire de la folie, celle des totalitarismes et du terrorisme.

Cet événement est donc une occasion, finalement trop rare, de partager, ensemble, la conscience qui nous grandit puisqu’elle nous fait retrouver ce qu’André Malraux appelait « l’accent invincible de la fraternité ».

Durant ces moments denses, on convoque dans nos pensées les souvenirs appris, puisque aucun de nous les a vécus, de cette époque funeste où la civilisation a chancelé, où elle a paru devoir s’éteindre dans le gouffre de la barbarie nazie où l’horreur de la Shoah a fait taire tant de voix, tant d’enthousiasmes, tant de talents, tant d’amours, tant de vies…

Ces prix sont remis aujourd’hui à de jeunes lauréats Polynésiens qui ont bien voulu être les acteurs de ce nécessaire travail de mémoire. A travers le sujet qui leur a été proposé, centré sur « l’univers concentrationnaire nazi ». Nous sommes là dans ce que l’Histoire révèle en paroxysme de brutalité inique et abjecte, mais aussi dans l’héroïsme de ceux qui furent servis par les circonstances et eurent la force, le caractère et la hauteur d’âme de ne pas s’y soumettre. Cette dualité nous fait hériter d’une postérité, celle de ne pas céder à l’outrage de l’oubli, si facile et si confortable pour l’Homme sans conscience.

Pourtant, plus on appréhende le délire maîtrisé et responsable des planificateurs de la Shoah, plus on ressent que la dette de la France est imprescriptible à l’égard des 76 000 Juifs qui ont été déportés depuis la France, dont des Polynésiens.

76 000 de nos compatriotes qui furent, pour la plupart d’entre eux, arrêtés par des forces et des administrations de « Vichy » complices de l’occupant nazi.

76 000 de nos compatriotes destinés au néant dont 2 551, seulement, émergeront de la « nuit et du brouillard » ; leur corps meurtri survivra hanté par les fantômes de l’horreur. Si certains d’entre eux, libérés des camps ou rescapés des marches de la mort, choisiront dans un sursaut de vie d’en consommer chaque parcelle avec une volonté et un courage frénétiques, d’autres et ce fut souvent le cas pour les enfants cachés, auront toujours du mal à cotoyer l’expression du bonheur, tant la cruauté du deuil et la question « pourquoi pas moi » tourmentaient l’éveil et le sommeil de leur esprit.

Mais il nous faut mettre à l’honneur ceux, certes minoritaires, qui choisirent de « désobéir pour sauver ». A cet égard, nous saluons avec reconnaissance la noble action de Yad Vashem qui régulièrement complète la liste des 3 654 Français, reconnus « Justes parmi les Nations ».

Tout d’abord en faisant œuvre d’Histoire, en rappelant dans sa dureté, la vérité odieuse et implacable des faits pour tenter de vaincre les germes et le regain des plus mauvaises influences. Les historiens nous donnent à voir la fuite en avant criminelle des nazis et, c’est peut-être plus grave, la manière dont la passivité, le silence, le refus de savoir ou de croire, contribuèrent à l’irréparable. L’œuvre de mort et de cruauté n’aurait pu advenir sans l’obscure contribution de tant « d’assassins de bureau », selon la formule de l’historien américain Raul Hilberg.

La Shoah nous a appris la vigilance vis-à-vis de nous-même. La Shoah nous indique et nous impose l’attention que l’on doit porter à l’apparente banalité de nos actes, dès lors que l’effroyable peut être au bout d’une succession de gestes qui s’enchaînent d’une personne à l’autre, s’estimant chacune responsable de peu, dans une routine qui peut sembler laborieuse ou insipide, mais dont la somme des actes, mis bout à bout, constitue la longue chaîne nécessaire au crime.

Pour que ces vérités, présentes à l’esprit de tous, préviennent la reproduction des actes, le fruit de ces travaux historiques doit être relayé. C’est pourquoi on a le devoir de faire une place à l’éducation, aux initiatives pédagogiques des proviseurs et des professeurs. C’est l’occasion de souligner le rôle éminent de l’Éducation Nationale dans ce travail d’enseignement et de transmission, ici en Polynésie française comme partout ailleurs sur le territoire national.

Les pouvoirs publics ont le devoir d’œuvrer à la reconnaissance collective de la mémoire de l’extermination car, s’agissant de la Shoah, le silence et l’oubli seraient une seconde persécution. Ce devoir participe d’une forme de réparation, certes modeste, mais indispensable. Des œuvres littéraires ou cinématographiques ont grandement contribué à l’ouverture des consciences de nos concitoyens ; elles doivent être saluées, car elles ont eu un rôle précurseur dans le discours officiel de l’Etat.

Si vis-à-vis du passé, la lucidité s’impose, cette lucidité réside surtout, comme le note Emmanuel Lévinas, dans le fait « d’entrevoir la possibilité permanente du pire et de son recommencement » et c’est bien le cas aujourd’hui avec le terrorisme qui fait montre des mêmes outils idéologiques et procéderait des mêmes moyens, s’il le pouvait.

Aussi, la seule guerre à mener doit l’être au nom de nos valeurs et contre la perpétuation de l’idéologie raciste et antisémite qui a mené au pire et qui menace, on le voit tous les jours, de reprendre les traits d’un visage découvert de haine et de bêtise. Notre devoir républicain est de veiller, veiller encore, veiller toujours et c’est un devoir exigeant :

Veiller, c’est entretenir les moyens d’action d’une lutte résolue, qui a été réaffirmée ces jours-ci avec force, contre toutes les formes de racisme, de xénophobie et d’antisémitisme.

Veiller, c’est faire vivre dans nos certitudes, l’injonction sans cesse renouvelée de lutter contre le négationnisme.

Veiller, c’est ressentir la responsabilité individuelle du devoir d’intransigeance et de fermeté résolue chaque fois que l’essentiel est en jeu. Des événements terroristes aussi tragiques que ceux que nous venons de connaître à l’échelle européenne nous indiquent aussi une présence sournoise et silencieuse des pires tentations dont la menace est toujours présente.

Aussi, nous devons perpétuer la mémoire de ceux qui organisèrent la fraternité pour en faire un combat en célébrant ces valeurs républicaines qui nous unissent, ces valeurs que nous a cédé l’héritage de l’esprit français des Lumières, ce magnifique esprit des Lumières dont la philosophie humaniste rayonne aujourd’hui dans toutes les démocraties du Monde et qui est le plus beau patrimoine culturel et intellectuel de notre Pays ; cet esprit de Voltaire, de Diderot et de Tocqueville qui rend la France éternelle mais qui a été bafoué par « Vichy » et trahi par tant d’élites intellectuelles qui se sont corrompues dans l’indigne collaboration en faisant abdiquer leur intelligence et leur raison.

Pourtant, comme un reflet renvoyé par toutes les larmes versées par ces enfants de la Shoah, orphelins ou condamnés à mort, c’est ce même esprit des Lumières qui est sorti victorieux du mal absolu, certes trop tard pour ceux qui l’ont subi.

C’est donc dans la mémoire vive de ces martyrs auxquels on a dénié toute existence, toute pudeur, toute dignité et toute vie que doit s’exprimer, dans la rage si nécessaire, le goût du combat sans concession contre tout ce qui peut avilir l’homme ou atteindre les valeurs imprescriptibles de liberté, d’égalité et de respect de la personne humaine ; ces valeurs même qui animent, garantissent et glorifient la République Française.

Notre République a un devoir que symbolise ce prix de la Résistance, un devoir qui est aussi contemporain dans son élan et son intensité : combattre le terrorisme où qu’il se trouve.

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