De l’importance de l’espace maritime polynésien comme source de richesses

Le second rapport examiné par le CESC sous la forme d’une autosaisine relative à « L’avenir de la Polynésie française face à une gouvernance durable de son patrimoine marin » a été adopté mercredi par les vingt-huit membres présents.

Voici le compte-rendu des travaux fourni par l’institution:

Présenté par Patrick Galenon, le rapport a été adopté à l’unanimité des 28 membres présents. Pour la rédaction des 132 pages, 51 séances de travail ont été nécessaires. Pas moins de soixante-cinq personnalités qualifiées du monde économique, social, culturel et politique ont été auditionnées en commission.

Eu égard à l’étendue, à la richesse et à la diversité de son espace maritime, la Polynésie française doit s’inscrire dans une démarche de développement de ce domaine maritime et déterminer notamment ses enjeux stratégiques et économiques.

Il apparaît en effet nécessaire de poser un regard précis sur les priorités à retenir en matière de valorisation et de protection de ce patrimoine marin à fort potentiel économique. Ces 2 aspects ne peuvent prospérer l’un sans l’autre et il convient d’en assurer sa valorisation sans compromettre l’intérêt des générations futures.

Suite au Grenelle de la mer, à la mise en place d’aires marines protégées notamment dans le cadre de plans de gestion de l’espace maritime (PGEM) et au constat de la raréfaction des ressources naturelles terrestres, les actions liées à la protection de l’environnement et à la préservation de la ressource halieutique doivent être développées.

Par ailleurs, le changement climatique constitue de nos jours une réelle menace. Toute collectivité est aujourd’hui amenée à anticiper la gestion de cette évolution du climat. La Polynésie française, de par sa configuration géographique (et précisément celle des îles Tuamotu), est directement concernée. D’ici la fin du siècle, il n’y aura plus de choix : la hausse du niveau de la mer obligera les populations à s’adapter. La situation insulaire de la Polynésie française entraîne sa très forte exposition à des aléas d’origine hydrométéorologique parfois violents (cyclones, tempêtes, sécheresses, etc.). Le Pays est particulièrement affecté par le phénomène d’oscillation australe El Niño/La Niña.

Au regard de ces différents enjeux, les acteurs de la puissance publique doivent se mobiliser et définir une véritable politique publique pour mettre en œuvre les différentes actions devant être menées en la matière. Dans cette perspective, une gouvernance renforcée et durable devrait permettre au Pays d’orienter son développement économique et social autour d’une véritable économie maritime.

Conclusion

Le Pacifique joue un rôle essentiel dans la régulation climatique mondiale, l’alimentation, l’industrie, les transports, les loisirs et l’innovation technologique de demain. L’océan Pacifique est à la croisée de conflits, de nombreuses activités illicites mais aussi de nombreuses sociétés imprégnées de traditions séculaires et d’imaginaire.

De nos jours, la France comme la Polynésie française, n’ont toujours pas mesuré à quel point notre civilisation repose sur les mers. Ainsi, les gigantesques portes conteneurs et les pétroliers qui sillonnent les mers assurent une puissance économique sans pareil à la Chine, aux États-Unis, au Nord de l’Europe (Allemagne, Pays-Bas, Belgique) ou encore au Moyen Orient. Cette importance stratégique des océans n’a pas échappé aux deux grandes super puissances que sont les États-Unis et la Chine.

Les ambitions affichées des grandes puissances

La Chine comme les États-Unis ne cachent plus leur ambition maritime, à l’image des grands empires d’autrefois. Le commerce mondial ne peut plus se développer sans des voies maritimes sécurisées.

Depuis le début de la décennie, nous assistons à un recentrage de l’US NAVY dans la région du Pacifique, avec un objectif clairement annoncé de relocalisation de 60% de sa flotte à l’horizon 2020. De même après avoir longtemps noué des partenariats économiques avec les gouvernements du continent africain, la Chine étend désormais son influence sur les états insulaires du Pacifique. Ces accords de partenariat lui assureront, à l’avenir, un « boulevard » pour ses échanges avec l’Amérique du sud tout en s’affranchissant du contrôle des États-Unis.

Longtemps, la Chine a vécu en autarcie. Au début des années 1990, elle a fait le choix de l’ouverture à l’économie de marché, accroissant ainsi sa dépendance à l’égard de ses approvisionnements énergétiques et alimentaires. En 2010, 90% du pétrole importé par la Chine dépendait du transport maritime. En novembre 2012, le 18ème congrès du parti communiste chinois (PCC) a décidé de faire évoluer de manière rapide sa politique maritime. Au-delà de la protection des mers et de l’océan, de la défense de leurs droits et intérêts, les dirigeants chinois lors du 12ème plan quinquennal (2011-2015) ont clairement affirmé leur ambition de faire de leur pays « une grande puissance maritime ».

Les États-Unis de leur côté, ont revu leur stratégie de défense maritime dès 2012 comme l’a annoncé le 24 janvier 2012 le président Barack OBAMA dans son discours sur l’état de l’Union devant les deux chambres du Congrès, par une réorientation des forces navales vers le Pacifique.

L’US NAVY qui bute sur les limites budgétaires induites par ses engagements au Moyen-Orient et par ses contraintes budgétaires poursuit néanmoins le recentrage de ses forces navales dans les zones des plus prioritaires du Pacifique pour contrer les ambitions océaniques chinoises.

Tout comme la Chine, les budgets consacrés aux forces navales ont été considérablement augmentés. Pour les États-Unis, la NAVY bénéficiera d’un budget d’investissement annuel moyen de 16,8 milliards de dollars sur la période 2013-2042, au lieu des 15 milliards de dollars annuels. De son côté la Chine a décidé d’augmenter de 57% les budgets « naval » sur la période 2011-2016.

« Mettre la main sur les grands axes de communication constitue un enjeu stratégique majeur au même titre que les possessions d’espaces donnant accès aux ressources halieutiques et minérales des fonds marins ».

De même, l’Inde tend à assurer le contrôle de sa « chasse gardée » l’Océan Indien dans lequel elle voit Pékin s’insérer. Moyen de réaffirmer son statut de grande puissance, la Russie quant à elle, voit son avenir en assurant un peu plus encore son emprise sur la route Nord Arctique.

Une présence française et européenne à renforcer

Les nations de l’Union Européenne, première puissance commerciale au monde possèdent des forces marines conséquentes (France/Grande Bretagne) mais ne disposent plus aussi facilement des moyens de pérenniser de tels outils. Cette tendance en perte de dynamisme est lourde de conséquences pour l’exploitation des richesses marines qui conditionnent à elles seules une bonne partie de l’avenir des trois collectivités françaises du Pacifique qui devront s’unir pour solliciter de la France une présence plus affirmée, à elles seules, elles représentent 62% de la ZEE française.

Le développement des biotechnologies, la production d’énergie du futur, l’exploitation des ressources minérales s’écrivent aujourd’hui dans le Pacifique et l’Océan Indien. Or les forces navales européennes ou françaises de haute mer sont en nombre bien trop insuffisants, à l’image de notre unique porte avion le Charles de Gaulle pour assurer une présence jusqu’aux petites îles du Pacifique telle que Clipperton, très régulièrement pillée de ses richesses thonières. A ce sujet, le rapport « POSEIDON » de décembre 2006 du Secrétariat général à la Mer informait déjà les autorités de cette situation ; « (…) cet îlot inhabité du Pacifique situé à 6 000 km de Tahiti, représente une zone économique exclusive de 431 263 km², soumise à un pillage intense.

Seules deux frégates de surveillance françaises sur les 6 que possède notre marine, sont basées dans le Pacifique. En Polynésie, seule la frégate « Prairial », secondée par le patrouilleur « Arago » et trois avions GUARDIAN, surveillent notre zone économique exclusive jusqu’à Clipperton. Ces moyens sont nettement insuffisants au regard de notre superficie maritime à surveiller. Ainsi, les recommandations du rapport « POSEIDON » préconisaient déjà : « En ce qui concerne le cas particulier de la Polynésie qui couvre une superficie équivalente à celle de l’Europe, la France doit affirmer sa présence et sa volonté de se maintenir en s’assurant la présence de moyens adaptés aux missions à assurer (hélicoptères en particulier). Réduire l’engagement régalien, c’est envoyer un message d’iniquité et d’abandon. »

Pourtant, après avoir permis à la France de développer sa force de dissuasion nucléaire, la Polynésie française lui assure aujourd’hui, au centre du plus grand des océans, une présence stratégique indéniable.

La Polynésie tout autant que la France sont dépendantes de la fluidification des échanges internationaux et nous constatons que les politiques tant nationales que locales n’ont pour priorité que des préoccupations essentiellement terrestres et littorales. Les options préconisées par le Grenelle de la mer et les différents livres (blanc, bleu) qui se sont succédés, sont restées au stade de la réflexion et tendent difficilement à se traduire en actions concrètes. Loin de la métropole, on ne peut s’empêcher de penser que les espaces maritimes ultramarins (DOM+COM), sur lesquels la France revendique sa souveraineté, ne sont pas perçus par le gouvernement central comme des atouts économiques ni stratégiques, eu égard à la faiblesse des moyens mis en œuvre.

Pour une exploitation raisonnée de son continent océanique

C’est l’exploitation raisonnée de son continent océanique, lien indissociable entre les peuples polynésiens, qui permettra à la Polynésie de percevoir une lueur d’avenir.

La pénurie programmée et inévitable des ressources terrestres conduit toutes les puissances à faire de la mer un nouvel « eldorado » minéral, biologique et énergétique. Les progrès techniques, sans cesse en évolution, permettent aujourd’hui l’exploitation de certaines de ces ressources sous marines, à l’instar du Japon qui exploitera dès 2019 l’hydrate de méthane des profondeurs.

Des ressources minérales très convoitées

Les minéralisations océaniques qui concentrent les terres rares sont particulièrement visées. Il s’agit de 17 métaux aux propriétés chimiques et électromagnétiques qui sont vitaux pour les technologies de pointe. Ceux-ci entrent dans la fabrication des semi-conducteurs nécessaires à l’industrie de défense, dans des domaines aussi variés que la téléphonie, la mise au point des énergies renouvelables solaires, éoliennes ou encore dans le domaine de l’automobile où plus d’un kilogramme de « néodyme » est nécessaire à la fabrication du moteur électrique de la Prius, la voiture hybride de la marque japonaise Toyota la plus vendue au monde.

Ces sites minéraux, à l’image des zones situées autour d’Hawaii et de la Polynésie française identifiées par l’équipe du professeur japonais Yasuhiro Kato sont considérés comme des réserves stratégiques importantes.

Notre mer recèle de fabuleux gisements. Les nodules polymétalliques et les pépites rocheuses riches en métaux jonchent les sols de notre océan. L’intérêt mondial pour le nickel, le manganèse, le cuivre ou encore le cobalt augmente et les nations s’intéressent de nouveau à ces gisements marins (Chine, Inde, Grèce, Japon, Russie, Canada, France et USA).

Chaque nation s’efforce d’accaparer le maximum de droits sur l’avenir, comme en témoignent les permis d’explorations délivrés dans la zone internationale de Clipperton.

Les amas sulfurés, montagnes sous-marines riches en métaux forgés par les remontées de magma intéressent de plus en plus l’industrie minière. Ces amas, gorgés d’or, d’argent, de cuivre, de plomb et de zinc forment d’importants gisements de centaines de millions de tonnes.

Enfin, les hydrates de méthane composés de molécules d’eau renfermant des molécules de gaz ayant la consistance de la glace sont perçus comme un fabuleux trésor énergétique.

Des écosystèmes marins à l’avenir prometteur

Les écosystèmes marins nombreux et encore inconnus, passés au tamis des biotechnologies font rêver les laboratoires pharmaceutiques et l’industrie cosmétique.

Les écosystèmes coralliens et monts sous-marins abritent des spécimens biologiques qui forment le substrat de ressources génétiques inimaginables. Plusieurs milliers de substances ont été ainsi répertoriées dont nombreuses servent déjà au traitement de maladies tel le cancer. Aujourd’hui, seules 500 000 espèces marines animales et végétales dont on pourrait extraire des principes actifs utiles à l’industrie pharmaceutique ont été identifiées sur un total estimé à 1 800 000.

La majeure partie (55%) des applications actuelles est liée aux dérivés biomédicaux, 26% pour l’agriculture et enfin 7% pour l’industrie cosmétique.

L’océan grand producteur d’énergies

Les énergies marémotrices sont exploitées en France par l’usine de la Rance en Bretagne et par celle de Sihwa en Corée. La lutte contre le réchauffement climatique a entrainé la floraison de l’éolien offshore en Grande Bretagne, au Danemark et plus récemment en France. Dans les mers les plus profondes se développe actuellement un prototype d’éolienne flottante « off-shore » comme celle de la société Nénuphar. La conversion de la puissance des courants marins, ou de la force houlomotrice en électricité n’en est qu’à ses prémices.

En France, une grande entreprise comme DCNS travaille sur l’énergie thermique des mers et s’essaie à la construction de petites centrales nucléaires sous marines de 50 à 200 mégawatts capables d’alimenter la totalité d’une île comme Malte (projet Flexblue) à l’instar des centrales nucléaires flottantes de l’agence russe Rosatam.

Plaidoyer pour l’avenir 

La Polynésie française est à la croisée des chemins. Isolée au milieu de l‘immensité de ses eaux marines, elle est encore naturellement protégée et préservée.

Un sursaut de prise de conscience des acteurs économiques de la filière maritime a vu naitre en avril 2014, le 1er forum de la mer et de l’économie maritime qui a donné suite à la création, du cluster maritime polynésien associé au grand réseau du Cluster maritime français (CMF). Son objectif est de devenir un véritable acteur dans l’économie maritime, à l’échelle de la Polynésie française.

L’épuisement des ressources terrestres va opérer de profondes mutations dans les perspectives de développement de la Polynésie française. Le patrimoine biologique océanique, la production d’énergies, et les ressources minérales, sont autant d’atouts destinés à faire de nous des privilégiés potentiels.

Paradis touristique toujours convoité, la Polynésie française doit ce statut à la sauvegarde de son environnement. Celle-ci est l’affaire de tous les Polynésiens. Un tel challenge nécessite l’adhésion totale de la population polynésienne et le CESC ne peut que saluer et soutenir les initiatives personnelles ou associatives qui œuvrent dans ce sens.

A l’échelle mondiale, sauver la « planète bleue » c’est diminuer les rejets de gaz à effet de serre des grands pays pollueurs, enjeu de la conférence de l’environnement de décembre 2015 à Paris.

Le devenir de notre espace maritime est entre nos mains, il ne faut ni le brader, ni en faire un eldorado inaccessible. La grande superficie de notre domaine maritime et la présence française ne suffisent pas à en faire un atout. Devant la raréfaction de ses moyens financiers, la France semble laisser la Chine, l’Australie ou d’autres puissances, réaliser en Polynésie française les investissements massifs nécessaires à l’exploitation des ressources en devenir.

Conçu pour favoriser notre développement économique et social, notre rattachement à l’Europe et à la France doit répondre à plusieurs défis : celui de notre isolement, de notre fragilité technologique et économique ainsi que celui inhérent aux effets du changement climatique.

Le courage et l’audace légendaires des polynésiens leur ont permis autrefois de conquérir le Grand Pacifique. Ces qualités suffiront-elles à notre jeunesse pour surmonter les grands défis du 21ème siècle ?

Dès dimanche, Patrick Galenon s’envolera pour Paris afin d’assister au Sénat aux débats sur le projet de loi relatif à la transition énergétique pour la croissance verte de madame Ségolène Royal. Cette démarche vise à faire valoir auprès des parlementaires polynésiens présents les véritables enjeux de la Contribution au service public de l’électricité (CSPE) pour la Polynésie française exprimés par le CESC dans son vœu adressé aux autorités en septembre 2014. Le vœu relatif à une demande d’étude d’impact sur le changement climatique adopté en novembre dernier ainsi que le rapport adopté ce jour consolideront le dossier de la CSPE.

Début février, le président Angélo Frébault présentera ce rapport d’autosaisine à l’assemblée des présidents des Conseils économiques, sociaux et environnementaux des Régions de France et d’Outre-mer.

 

 

 

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