Des randonnées urbaines pour se souvenir des bombardements du 22 septembre 1914

La Ville de Papeete organise chaque année une exposition ainsi que des randonnées urbaines, durant les mois de septembre et octobre, afin de perpétuer un devoir de mémoire cher au maire de Papeete. Plusieurs classes se sont inscrites afin de visiter le quartier bombardé et en savoir plus sur ce tragique épisode qui a marqué la capitale. L’histoire est relatée ci-après…

Papeete est préparée à une attaque et le 22, entre 4h à 6h, le temps est gris et pluvieux avec une mer un peu grosse. À 6 heures du matin, les vigies de Tahiti signalent deux bâtiments de guerre faisant route vers l’île. Ignorant encore le passage des Allemands à Bora Bora, on se demande si ce sont des amis ou des ennemis. Par ce temps couvert, il est difficile de distinguer les deux silhouettes avec deux grands mâts et 4 cheminées qui se dessinent devant la passe. Aucun pavillon ne permet de les identifier. Ne sachant s’il s’agit de bateaux amis ou ennemis, le Sémaphore, dont le chef guetteur est Patrice Tematiti Burns (1872-1948), signale le 102, qui dans le code international de la Marine signifie Croiseur. Dans la rue, sonnent deux clairons de l’infanterie de marine pour prévenir de la présence des bateaux aux habitants. Le branle-bas de combat est amorcé et chacun court à son poste de combat. Les marins sont tout à leur affaire.

Grimpant au sémaphore, le Commandant Destremau observe et envoie ses ordres par téléphone. Les deux croiseurs ont le cap droit sur la passe, alors que la population se rassemble sous les «Pùrau» (Hibiscus taliaceus, Ketmie à feuilles de tilleul) pour admirer ces énormes bateaux.

Randonnées 2À 6h 30, le Gouverneur William Fawtier est prévenu de la présence de deux croiseurs dans la passe.
Plus tard, Maxime Destremau se rend sur les quais au bout de l’avenue du Petit-Thouars (en 2009 renommée rue du Petit-Thouars), en face de laquelle se trouve la statue de Bougainville. Il y retrouve le Secrétaire Général Thomas Dornier ; l’Évêque Monseigneur Athanase Hermel; le Maire de Papeete François Cardella; le Directeur de la Poste Henri Lemasson, lequel les a rejoints vers 7h 15.

À 7h 15, des coups de semonce, coups de canon à blanc, viennent de la batterie du Mont Faiere. L’officier canonnier René Jules Charron installé au Mont Faiere va, sur ordre, faire tirer deux salves de sa batterie de 65 mm. C’est à ce moment que les navires hissent leurs couleurs. Il s’agit de deux croiseurs-cuirassés de l’escadre de la Marine impériale allemande («Scharnhorst» et «Gneisenau») commandée par l’Amiral Maximilian von Spee dénommé également von Graf. Cette escadre se dirige vers Moorea pour échapper aux tirs français. Les bateaux hésitent à entrer dans la passe, car pour accéder au port, il faut emprunter un chenal d’environ 80 mètres de large et 12 à 15 m de profondeur. En fait, il y a 4 passages (Moorea/Papeete) de cette escadre avant qu’elle ne se retire définitivement en direction des Îles Marquises.

Pendant l’évolution des croiseurs, les mutoi (agents de police en tahitien) de la municipalité ne parviennent pas à disperser la population, qui s’est massée sur les quais et le rivage, après avoir entendu sonner la générale (il faut noter que l’arrivée d’un bateau est une fête chez le Tahitien). Dès le premier coup de semonce, tous les badauds s’enfuient dans un grand désordre pour se mettre à l’abri dans les vallées, notamment celle de la Mission, et s’enfuir de la ville.
Ainsi, en moins d’une heure, les quais sont désertés, seuls restent en faction les militaires et certains responsables de l’administration, dont le maire François Cardella.
Un groupe de volontaires, notamment l’avocat Léonce Brault et Georges Lagarde, se trouvant devant le commissariat de police, décident d’aller au gouvernement (actuel Haut-commissariat) pour demander des fusils. Ils n’ont pu être armés, car aucun fusil n’est disponible.

Maxime Destremau se rend quant à lui au central téléphonique, où se trouve à son poste une seule personne. Il s’agit d’une jeune fille : Jane dite Jeannette Drollet (qui va épouser monsieur René Gasse en premières noces, puis monsieur Tafai Benjamin Bryant en secondes noces).
Elle «continue son service malgré son effroi et ses larmes, sans un instant de défaillance ni une erreur», d’après une lettre particulière. Elle assure seule les communications entre Maxime Destremau et les différents postes de combat. N’ayant plus de doute sur les intentions des Allemands, Maxime Destremau fait sauter les marques indiquant le chenal, pour empêcher l’ennemi de rentrer dans la passe.

Papeete devient à cette date, le 22 septembre 1914, un front militaire de cette guerre, c’est-à-dire là où il y a une bataille.
– Lutte contre l’incendie de la ville
Pendant le bombardement, les quais, le port, le hangar de coprah et le quartier du Marché et de l’Hôtel de Ville de Papeete (ancien logement de l’Ordonnateur) sont particulièrement touchés par les obus allemands qui visent la canonnière «Zélée». Les obus touchent les magasins en bois autour du Marché de Papeete. Des incendies commencent à se propager mais la défense de Papeete reste la priorité.

On ne peut pas dire que l’Amiral von Spee ait délibérément visé la ville, mais il évite de viser les commerces allemands S.C.O. situés à l’emplacement actuel du bloc Vaima.

Pour arrêter les bombardements, le pavillon du code international, précisant qu’ il y a 71 otages allemands (les civils de l’équipage du «Walküre» et quelques commerçants allemands), est hissé au Sémaphore.
Selon le témoignage de Hans Pochhammer, commandant en second du S.M.S. «Gneisenau», vers 9h 20, les deux croiseurs cessent leur tir et s’éloignent en direction du Nord-Est, déçus. Il témoigne « … Nous éprouvâmes de nouveau, en nous éloignant, un sentiment de déception. Nous avions bien coulé un navire de guerre ennemi et causé quelques dommages matériels à l’ennemi, mais nous n’avions pas encore combattu. Nos hommes ne voulaient pas compter comme projectiles ennemis le couple de vieux boulets que nous avaient envoyés les forts … ».

GneisenauSelon Maxime Destremau, une goélette, très certainement la «Mouette» de monsieur Charles-Adolphe Marcadé, à la vue des deux cuirassés allemands, vire de bord et tente de s’enfuir.
Après avoir eu l’assurance que les Allemands ne reviendront plus, à 10h, l’ordre est donné d’éteindre l’incendie qui ravage le quartier du Marché de Papeete et de l’Hôtel de Ville et que la fine pluie a quelque peu ralenti. Les secours commencent à s’organiser, avec le peu de moyens, et les forces sont concentrées sur les 3 points névralgiques des foyers d’incendie, pour éviter la propagation rapide du feu sur le reste de la ville. À 11h 30, les bateaux ont disparu de l’horizon.
Dès que le danger allemand est éloigné, Maxime Destremau demande par écrit au Gouverneur William Fawtier d’avertir par le «Saint-François», petit cargo de la compagnie Ballande, seul autre bateau dans la rade de Papeete qui va, dès la tombée de la nuit, partir pour porter les nouvelles des derniers événements à Rarotonga (Îles Cook), Apia (Îles Samoa), Fidji et la flotte australienne, pour prévenir qu’une escadre allemande sillonne les eaux du Pacifique. L’information de la position de l’escadre allemande dans l’Océan Pacifique est donnée au Gouverneur néo-zélandais.

Le 29 septembre, Paris et les marines des alliés apprennent cette nouvelle. Ainsi l’escadre anglaise va prendre sa chasse pour éviter que l’escadre allemande rejoigne l’Europe, elle est complètement anéantie le 8 décembre 1914 1ors de la bataille de Falkland.

Toutes les bonnes volontés, chez les militaires comme les civils, combattent l’incendie gigantesque dont les flammes dévorent tout un quartier. Dans la nuit vers 10 heures, les civils, restés dans la ville, prennent la relève des soldats qui ont combattu le feu et qui sont exténués. Ces derniers rentrent à la Caserne. Le matériel pour éteindre ces foyers menaçants reste maigre : quelques tuyaux ; des seaux d’eau. L’incendie dure 3 jours. »

Pour plus d’informations : Vaihere Tehei, archiviste, 87 73 29 89.

Texte et photos: mairie de Papeete

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