Marcel Tuihani propose d’être « l’interface entre le gouvernement et l’assemblée »

En ouverture de la session budgétaire 2015, ce matin à l’assemblée de la Polynésie française, le président de l’institution, Marcel Tuihani, a prononcé son allocution dont voici les principaux passages.

L’ouverture de la session budgétaire est un moment majeur de la vie de notre institution. C’est un moment solennel qui nous rassemble au-delà de nos divergences. Il nous rappelle que nous sommes tous embarqués dans la même pirogue, que nous partageons et forgeons ensemble un destin commun.

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Je voudrais à présent m’adresser à Monsieur Le Haut commissaire de la République en Polynésie française. Monsieur le Haut commissaire, merci d’être présent à nos côtés ce matin. Sans doute plus qu’aucun autre représentant de l’Etat, vous avez compris la nature parfois complexe de la société polynésienne à laquelle vous vous êtes attaché.

L’Etat est notre partenaire, notre ami.

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La Polynésie est française, et elle le restera encore longtemps, j’en suis certain, c’est notre volonté et celle d’une grande majorité des Polynésiens. Je n’ai aucun doute à ce sujet. Et ce n’est pas parce que nous abordons parfois des sujets qui fâchent que nos propos sont inamicaux ou hostiles. Bien au contraire, comme de vrais amis, nous agissons simplement en hommes et en femmes responsables et nous avons le devoir d’adopter le parler vrai.

Je voulais vous dire ces mots d’amitiés qui, j’en suis sur sont partagés par tous, et rendre hommage à votre action, et par delà votre personne, à la France.

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Le budget de notre pays est un acte majeur. Il porte l’ambition d’un gouvernement avec qui nous devons partager, voire améliorer les propositions le cas échéant. Le débat budgétaire est le temps fort du débat démocratique.

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Pour que le débat ait tout son sens, il doit avoir lieu en amont du budget, afin que les représentants chargés de l’approuver, puissent réellement se l’approprier. J’ai reçu à l’assemblée le 23 juillet dernier, deux experts européens chargés de l’évaluation de la performance de la gestion des finances publiques selon le cadre PEFA.

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Les deux experts européens ont été étonnés de la manière dont se déroule l’examen du budget, et en un mot on peut résumer leurs impressions premières : doit faire mieux ! Ils ont raison.

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En un mot ils sont venus constater le processus démocratique qui accompagne le budget et ils n’ont pas été convaincus.

J’ai encore en souvenir les propos des uns et des autres à l’occasion du débat budgétaire de 2015, lorsque l’assemblée, d’un côté, a fait valoir ses arguments et proposé ses amendements, tandis que le gouvernement, de l’autre, arc bouté sur son budget, donnait l’impression de ne rien vouloir céder.

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C’est la première fois que le budget va être discuté dans la nouvelle configuration politique, née de la création d’un quatrième groupe au sein de notre assemblée. Force est de constater, en ce début de session budgétaire, qu’il n’existe plus de majorité formelle à l’assemblée, je veux dire par là, de majorité monobloc. Cette situation qui n’est pas nouvelle n’a pas empêché l’assemblée de voter tous les textes jusqu’à présent.

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Je reste persuadé que chacun a le souci de bien faire, de faire mieux, de veiller à l’intérêt général, et que le gouvernement saura entendre autant que nécessaire les améliorations qui pourraient être apportées au budget de notre pays dans le cadre du débat d’orientation budgétaire, et lors du vote qui doit intervenir au plus tard le 15 décembre prochain.

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Dans le cadre de ses prérogatives, l’assemblée a proposé la création d’une commission d’enquête sur la fiscalité. Une fois de plus cette démarche est mal perçue par certains qui y voient une nouvelle  incursion du législatif dans les prérogatives de l’exécutif.

Il ne s’agit pas du tout d’une démarche inquisitoriale, et encore moins d’empêcher le gouvernement d’agir, comme j’ai pu l’entendre.

Il s’agit au contraire d’une démarche opportune et saine.

Elle doit permettre aux représentants de notre assemblée, dans toutes ses composantes politiques, de mieux accompagner le débat budgétaire en ayant une meilleure compréhension du mille-feuille fiscal actuel, au moment où le gouvernement annonce des réformes.

Le but est simplement de permettre à nos élus de mieux appréhender la matière fiscale qui est complexe, comme le disait le vice-président lui-même, pour mieux apprécier l’opportunité, l’ampleur et l’impact des réformes qui pourraient être proposées à notre vote.

Je voudrais qu’on me dise ce qu’il y a de choquant dans cette démarche ?

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Nous n’avons pas su profiter de la croissance du tourisme mondial, contrairement à nos voisins. Bientôt, la Nouvelle Calédonie dont la vocation première n’est pas le tourisme, va également nous rattraper avec une perspective affichée de 150.000 touristes, là où nous atteignons à peine 180.000 touristes, croisiéristes inclus. Nos voisins progressent de manière notable puisqu’on recense 122.000 touristes aux Cook, 126.000 aux Samoa ou encore 102.000 au Vanuatu, des destinations moins emblématiques que la Polynésie française.

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Voilà un an déjà, le 12 septembre 2014, que le gouvernement est entré en action. Les indicateurs restent très timides, même si récemment le chiffre du PIB a connu une légère hausse de 1% en 2014.

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Si certains indicateurs traduisent un léger frémissement, nous voyons tous combien la conjoncture demeure encore très fragile. En mai 2015, l’agence de notation Standard & Poor’s a maintenu la note BB+ de la Polynésie française, mais en dégradant la perspective de « positive à stable ». Ce pessimisme qui va à contre courant des attentes que le pays a nourries suite à ses efforts de redressement, s’explique selon l’agence par « la recomposition du paysage politique et une économie toujours fragile ».

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Je renouvelle au président Edouard FRITCH, ma proposition d’être l’interface qui permettra d’assurer une meilleure coordination entre le gouvernement et l’assemblée.

Nous devons bien constater que la fracture sociale se creuse et elle est bien plus grave que la fracture politique. Je souhaite que les clivages politiques ne prennent pas le dessus sur l‘intérêt général. Il en va de notre responsabilité à tous.

La misère s’enracine dans les foyers et gagne toujours du terrain, c’est une réalité, et avec elle, la peur de tomber dedans gagne de nombreuses familles inquiètes pour leur avenir, inquiètes de ne pas trouver du travail.

Nous sommes à la croisée des chemins. Autant que faire se peut nous devons préserver les acquis sociaux, mais nous devons aussi consentir des efforts lorsque c’est nécessaire. Les revendications de certains de nos concitoyens qui consistent à demander toujours plus alors qu’ils bénéficient déjà d’avantages et de protections, passent mal alors que la fracture sociale se creuse et qu’un nombre croissant d’entre les nôtres ne dispose plus du minimum vital et vit sous le seuil de pauvreté généralement admis.

Ils étaient 10.660 ménages dans la seule zone urbaine de Tahiti à vivre avec moins de 51.470 FCFP par mois, montant retenu comme le seuil de pauvreté relative pour un ménage en Polynésie française. Ce sont là les chiffres de l’institut de la statistique de Polynésie française de 2010, date de la dernière enquête sur les familles.

La prochaine enquête est en cours, et je crains que les chiffres qui en sortiront traduisent une dégradation de la situation.

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Si nous arrivons à relancer l’économie et à créer les emplois attendus, nous pourrons alors préserver l’essentiel de nos acquis grâce au retour de la croissance. Si nous échouons et que nous continuons à détruire les emplois, nous devrons alors rechercher rapidement des économies majeures afin que la diminution de nos recettes puisse couvrir nos dépenses. Inutile de se voiler la face, telle est la réalité qui nous attend. Et dans cette course contre la montre, car c’en est une, nous avons perdu beaucoup de temps.

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Notre assemblée est élue pour défendre les intérêts de notre pays et de notre population autant que nécessaire. Lui dénier ce rôle n’est simplement pas possible. Je vous le rappelle, notre assemblée, est la seule institution de notre pays à être élue au suffrage universel. Elle n’est pas élue pour dire simplement « oui ou non », ou pour faire semblant d’être « intelligente » en tenant le rôle d’une parfaite potiche qui se contenterait de sourire et de dire « oui ».

A chaque fois que nécessaire, je veillerai à ce que la représentation de notre peuple puisse s’exprimer en toute légitimité, dans le cadre de ses prérogatives, surtout lorsque les décisions qu’on lui demande de prendre engagent son avenir durablement et entrainent des conséquences qui devront être supportées par toute la population.

Tel est en effet le cas de la convention sur le RST que nous avons étudiée ici. Et quoi qu’en pensent certains, l’assemblée était pleinement dans son rôle.

Et je veillerai à ce qu’elle le reste, ni plus, ni moins.

(…)

Je crois résolument dans son avenir et dans notre jeunesse qui va porter nos espérances. Je forme le vœu que ces beaux mots ne soient pas vains… Je vous dis cela, car récemment, plusieurs évènements m’ont interpellé, choqué même. Cette semaine, un jeune homme a perdu la vie. Cette tragédie m’émeut, comme je crois qu’elle émeut le pays tout entier.

Ce jeune homme qui aimait la vie et qui était d’une générosité incroyable a été sauvagement battu. Ce n’est pas un accident de la route, qui serait le fruit du hasard ou de l’imprudence, non, c’est un acte totalement gratuit, sauvage, qui met en scène notre jeunesse.

Comment comprendre ce qui s’est passé ? Comment accepter une telle violence gratuite ? On nous fournira probablement des quantités d’explications, sensées et recevables. Chacune d’entre elle représente une part de la vérité, mais aucune d’entre elle ne permet de justifier qu’une telle brutalité ait pu se déchaîner.

Monsieur le président, vous avez qualifié cela de bestialité. Oui, c’est bien ça.

Pour ma part, j’y vois le signe que cette jeunesse, notre jeunesse, est en perte de repères.

Nous devons prendre conscience qu’une réalité qui nous dépasse existe à nos portes.

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En disant cela, je fais aussi le constat de nos limites. Des moyens sont mis en oeuvre, par le pays, par l’Etat et par les communes. C’est d’ailleurs le thème du congrès des maires qui se tient actuellement. Nos Tavana sont les premiers confrontés à cette misère sociale. Ils demandent aujourd’hui plus de moyens, et ils ont raison. Les pouvoirs publics ne restent pas inactifs et il faut également saluer la mobilisation du monde associatif et le rôle majeur que jouent les Eglises sans l’accompagnement des familles et le maintien de la cellule familiale. Mais de toute évidence, cela ne suffit pas. Cependant, je crois en la conscience et en la volonté, celles qui constituent notre responsabilité.

Alors, que faut-il faire ? Franchement, nous devons prendre ce problème à bras le corps. La société toute entière doit se mobiliser. Je suis persuadé que, seul, aucun d’entre nous n’y parviendra. Ensemble, nous avons quelques chances de pouvoir agir utilement.

(…)

Maururu ite fa’aro ra’a mai,

Ia orana

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