Michel Buillard comme Aimé Césaire « refuse de désespérer » et garde la foi

Retrouvez ci-dessous l’allocution intégrale prononcée ce midi par le maire de Papeete, Michel Buillard, en guise de bienvenue à la ministre des Outre-Mer, George Pau-Langevin.

Madame la Ministre des Outre-mer,

La ville de Papeete, son conseil municipal et moi même sommes très honorés de vous accueillir et heureux de vous souhaiter la bienvenue. Manava ‘oe e te fa’atere hau vahine. Ia orana. Bienvenue à Papeete, Madame la Ministre, et bienvenue dans notre pays.

Nous sommes particulièrement sensibles au choix de notre commune pour votre première visite officielle en Polynésie française et nous vous en remercions.

C’est d’abord pour nous l’occasion de témoigner une fois encore de notre solidarité républicaine pleine et entière avec nos compatriotes français après les tragiques événements de janvier dernier à Paris.

Ici aussi à Tahiti, le choc fut violent. Comme partout en France, des femmes et des hommes révoltés par les attentats se sont rassemblés spontanément pour manifester leur indignation face à la barbarie terroriste, et pour affirmer leur attachement à la liberté d’expression, aux droits de l’homme et à la démocratie.Georges Pau-Langevin

Nous savons bien que notre éloignement et notre isolement ne nous protègent plus comme autrefois des fléaux de ce monde. La menace terroriste est désormais globale et nous en sommes conscients. C’est dans de telles circonstances que se mesure le mieux la force du lien qui nous unit à la France.

Nous sommes français et fiers de l’être, autant que nous sommes Polynésiens. Tout ce qui touche à la France, à sa grandeur, à sa sécurité, à sa liberté et à son avenir nous concerne au premier chef et nous sommes particulièrement bien placés pour en parler.

Nous, Polynésiens, aussi petits, faibles et peu nombreux soyons-nous, avons tant contribué à cette grandeur, à cette sécurité et à cette liberté.

On entend parfois dire que les Polynésiens n’ont pas suffisamment conscience de ce que la France fait pour eux. Il est vrai que notre vie quotidienne a été profondément bouleversée depuis les années 1960, le plus souvent pour le meilleur. Mais, la France doit aussi se rappeler les souffrances consenties par notre peuple et qui perdurent encore aujourd’hui.

J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer à ce sujet. La loi Morin n’apporte pas la solution espérée pour la juste réparation des conséquences sanitaires et environnementales des essais nucléaires dont l’État reconnaît pourtant l’existence. Cette situation entretient des rancoeurs profitables aux adeptes de la rupture et de la séparation.

Il serait bon de traiter ce contentieux avec diligence, ensemble, dans un climat de dialogue serein et réfléchi.

Madame la Ministre, vous découvrez Tahiti à un moment crucial de son histoire. Nous entrons dans une ère totalement nouvelle à laquelle certains préfèrent encore un passé certes respectable, mais révolu.

Les progrès du numérique, de l’audiovisuel, de l’éducation, le développement du tourisme, de la science, entraînent inexorablement notre pays et sa jeunesse dans le tourbillon mondial de la globalisation. Dans cette mutation profonde de notre société polynésienne, nous avons absolument besoin du soutien de l’État. Nous nous réjouissons qu’il ne se démente pas. Et que nos relations se soient apaisées.

En ma qualité de maire, je suis heureux de constater qu’un important volet du nouveau contrat de projets est réservé aux communes. C’est un ballon d’oxygène qui arrive à point nommé pour des collectivités en grande difficulté, vous ne l’ignorez pas.

La prise de conscience de cette situation par le gouvernement de la Polynésie française a permis de relâcher quelque peu l’étau financier dans lequel les communes se trouvaient enserrées depuis quelques années déjà. Au nom des maires et des élus municipaux, je voudrais en remercier le président Edouard Fritch.

Cette nouvelle formule va permettre aux communes de promouvoir leurs propres projets de développement. C’est une première. Et toutes nos communes sont concernées, quelle que soit leur taille, quelle que soit leur population, et dans tous nos archipels.

Non, l’eau potable n’est pas réservée aux grandes villes. Les communes des Tuamotu ont elles aussi droit à des aides pour le traitement de leurs déchets. Cela dit, les charges et les obligations imposées aux municipalités augmentent sans cesse, tandis que les recettes stagnent voire diminuent. Là aussi, il faudra bien s’asseoir un jour ensemble autour d’une table pour débattre d’un financement plus juste et plus efficace de nos communes.

En novembre dernier, lors du congrès des maires de France, vous vous réjouissiez de constater que la République, fondée sur le principe de l’uniformité, avait été capable de s’adapter à la diversité des outre-mer. Vous constatiez que l’“on a presque des statuts à la carte selon l’endroit.” Vous vous disiez même persuadée qu’il était possible d’aller encore plus loin dans cette démarche.

La Polynésie française dispose d’un excellent statut, fondé sur le principe qu’elle se gouverne librement et démocratiquement par ses représentants élus. Ce principe est inscrit dans la Constitution. Est-il nécessaire d’aller encore plus loin dans l’autonomie de notre pays ? La surenchère institutionnelle ne menace-t-elle pas la stabilité politique dont nous avons tant besoin ?

Après une décennie de pratique, notre loi statutaire a certainement besoin d’être actualisée de manière à rendre son application plus efficace et mieux adaptée à notre temps. Mais, nous ne saurions prendre le risque de rompre les équilibres fondamentaux. En tout état de cause, l’évolution harmonieuse de notre statut devra se faire en concertation cordiale avec l’État sur des perspectives à long terme.

Tout ce qui pourrait fragiliser nos liens avec la France me parait dangereux et contraire à nos intérêts. La cohésion sociale, condition première de la paix et du développement durable, est fragile. Elle doit être préservée et, pour cela, l’exemple doit venir d’en haut. Chacun doit savoir quel est son rôle et quelle est sa place à la fois au sein de notre classe politique et dans nos rapports mutuels avec l’État.

Vous rappeliez tout récemment, Madame la Ministre, que le “vivre ensemble n’est jamais gagné d’avance, n’est jamais ni un acquis, ni une rente de situation”. Chacun doit faire les concessions et les efforts nécessaires pour préserver cette cohésion qui est notre bien le plus précieux.

Votre séjour dans notre pays sera très court. Néanmoins, au-delà de la chaleur de l’accueil et du parfum des tiare tahiti, vous pourrez constater à quel point une grande partie du peuple polynésien est plongée dans la détresse. Notre jeunesse souffre du chômage et nos jeunes diplômés ont de plus en plus tendance à s’expatrier. Faut-il rappeler que plus de 80 000 Polynésiens, soit près du tiers de notre population, sont inscrits au régime de solidarité territorial, le plus souvent dans des conditions de précarité extrême ? Le retour de l’État au financement de ce régime nous apportera un grand soulagement.

Nous vivons des moments difficiles, mais je reste néanmoins optimiste. Je compte sur les qualités légendaires du peuple polynésien, de résilience et de faculté d’adaptation. Je compte sur des relations franches et constructives avec l’État.

Madame la Ministre, nous vous souhaitons, ainsi qu’aux personnes qui vous accompagnent, un excellent séjour à Papeete et en Polynésie française.

Qu’il soit agréable, instructif et surtout profitable au bien être de nos populations. Permettez-moi de conclure sur une phrase d’un poète que vous appréciez tout particulièrement, Aimé Césaire : “Je refuse de désespérer, parce que désespérer c’est refuser la vie. Il faut garder la foi.”

Merci. Et Vive la République.

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