« Aujourd’hui, plus d’Américains consomment quotidiennement de la marijuana que de l’alcool »
Outre-Atlantique, la tradition du petit joint semble progressivement ressembler à celle du petit verre de vin à la française.
Depuis treize ans, en effet, les Etats américains autorisent les uns après les autres le cannabis. Désormais, la plupart des Américains vivent dans un Etat où il est légal d’acheter et de fumer un joint.
Mi-décembre, Donald Trump a fait un de pas de plus vers la normalisation de cette drogue douce. Le président des Etats-Unis a déclassé la marijuana de la catégorie 1 des substances contrôlées – où se trouve, par exemple, l’héroïne- à la catégorie 3 (au même rang que certains médicaments codéinés). Le Républicain n’a toutefois pas été jusqu’à la dépénalisation fédérale. La question, en tout cas, agite le pays. Dans un éditorial publié lundi 9 février, le New York Times a tiré la sonnette d’alarme sur l’usage du cannabis. Environ 18 millions d’Américains sont devenus des consommateurs quasi-quotidien de cannabis, contre 6 millions en 2012 et moins d’un million en 1992, selon le journal. « Aujourd’hui, plus d’Américains consomment quotidiennement de la marijuana que de l’alcool », s’inquiète l’éditorial, qui avait pourtant soutenu la légalisation par le passé.
« Les données montrent que la commercialisation de masse et la normalisation de la marijuana ont entraîné une hausse constante de la consommation de cannabis au cours de la dernière décennie », s’émeut Sam Munson, vice-président de Smart Approaches to Marijuana, une association qui plaide contre l’usage récréatif du cannabis. Les données nationales semblent lui donner raison. Parmi les personnes âgées de 12 ans ou plus, la part ayant consommé du cannabis au cours de l’année est passée de 19 % en 2021 à 22,3 % en 2024. Elle progresse chez les adultes de 26 ans et plus, mais reste stable chez les mineurs et les moins de 25 ans.
L’usage récréatif est aujourd’hui autorisé dans vingt Etats. « L’augmentation de la consommation est toujours préoccupante après une légalisation, mais il n’existe pas de preuve claire d’une hausse des usages problématiques lorsqu’on observe l’ensemble de la population », tempère Janni Leung, professeure au National Centre for Youth Substance Use Research à l’Université du Queensland, en Australie.
De la dépendance à la psychose
Dans un pays profondément marqué par la crise des opioïdes, la crainte reste toutefois palpable. « Le taux de dépendance à la marijuana atteint jusqu’à une personne sur trois (si elle consomme de façon quotidienne ou hebdomadaire), ce qui signifie que des millions d’Américains souffrent potentiellement d’un trouble lié à la consommation de cette drogue », insiste Sam Munson. Le NYT rapporte que près de 2,8 millions de personnes souffrent chaque année du syndrome d’hyperémèse cannabinoïde, qui provoque des vomissements sévères et des douleurs abdominales. D’autres développent des troubles paranoïaques ou psychotiques et finissent aux urgences psychiatriques.
« Le cannabis est souvent considéré comme une drogue « douce » car, si l’on examine les statistiques relatives aux hospitalisations et aux décès, les substances les plus nocives sont les opiacés, l’alcool et le tabac. Pourtant, le cannabis n’est pas inoffensif. Il reste un enjeu important de santé publique », souligne Janni Leung. La chercheuse rappelle que la consommation de cannabis est également étroitement liée à la sécurité routière.
La normalisation de la consommation est notamment promue par la publicité. Preuve en est : certaines stars ont soutenu des campagnes promotionnelles voire lancé leur propre marque. C’est le cas de Snoop Dogg avec « leafs by Snoop ». Des blogs font même des classements des meilleurs pubs de la weed. les fabricants de tabac ont également massivement investi dans la marijuana ces dernières années. C’est le cas d’Altria Group qui vend les mythiques Marlboro. La firme a acquis une participation de 45 % dans la société canadienne de cannabinoïdes, Cronos Group, pour 1,8 milliard de dollars en 2018.
Sam Munson accuse, par ailleurs, les entreprises du secteur d’avoir créé des variétés de cannabis toujours plus addictives. Si ce point est discuté, la teneur en THC du cannabis a assurément augmenté au fil des décennies. D’après le Nationaal Institut on Drug Abuse, elle est passée de moins de 4 % en 1995 à plus de 16 % en 2022.
L’ère de la prohibition ou de l’encadrement
Le NYT ne plaide pas pour un retour à la prohibition, rappelant les arrestations massives et leurs conséquences disproportionnées pour les populations noires et latino qui lui sont associées. Mais le quotidien estime que les Etats-Unis sont « allés trop loin » et propose donc une taxation fédérale du cannabis, à l’image de l’alcool et du tabac ainsi qu’un encadrement plus strict des produits très concentrés en THC, dont certains atteignent 90 %.
« La question clef réside dans la conception de la régulation et son application », estime Janni Leung, qui rappelle que les substances les plus létales restent les opioïdes, l’alcool et le tabac. Si Sam Munson juge qu’« il n’est pas possible de réguler cette drogue », treize ans après les premières légalisations, la question ne semble plus de savoir si le cannabis doit être légal, mais à quelles conditions.
source: Yahoo actualités
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