Disparition de Lionel Jospin à l’âge de 88 ans
Formé dans les milieux trotskistes et notamment à l’Organisation communiste internationaliste (OCI), tout comme un certain Jean-Luc Mélenchon, la place de Lionel Jospin dans la mémoire de la gauche est paradoxale. Le 21 avril 2002, il est devenu l’homme du traumatisme d’une date désormais synonyme de défaite cuisante. Mais si l’on se détache un peu de l’illusion biographique que produit la connaissance de la fin de l’histoire avant son déroulement, il a aussi incarné une époque où le Parti socialiste était le point d’ancrage d’une gauche dite « plurielle », qui a réussi à arracher le dernier rééquilibrage notable dans le partage de la valeur entre capital et travail : les 35 heures. Intercalé entre les mandats de François Mitterrand et de François Hollande, mais sans jamais être élu Président malgré deux candidatures, il a dirigé pendant cinq ans, selon ses propres mots, « le gouvernement le plus à gauche d’Europe », et ainsi fait rentrer la période 1997-2002 au panthéon des expériences de gouvernement de la gauche française.
Sa dernière prise de position, il y a deux semaines, était pour apporter son soutien à Emmanuel Gregoire, qui vient de remporter l’élection municipales à Paris. « La liste de la gauche unie et des écologistes représente un espoir pour que notre capitale soit exemplaire sur les enjeux majeurs du XXIe siècle : l’environnement et la cohésion sociale », avait affirmé Lionel Jospin dans un communiqué.
Le 30 mars 2025, il avait dénoncé la tentation du PS de censurer. « Agiter à nouveau cette menace serait absurde », avait mis en garde l’ex-premier ministre dans Le Monde, estimant que « les Français n’attendent pas des socialistes qu’ils renversent le gouvernement ».
Après Mitterrand, face à Delors et Emmanuelli
Enarque et diplomate, Lionel Jospin s’insère parfaitement dans la génération de cadres socialistes formés dans les années 1970 par la conquête du pouvoir, puis par son exercice dans les années 1980. En prenant la tête du PS à la suite de l’élection de François Mitterrand en 1981, et en gardant la direction du parti pendant le premier septennat, il apprend à maîtriser les rouages de l’appareil socialiste, qui revendique à l’époque plus de 200 000 adhérents. Ministre de l’Education nationale de 1988 à 1992, il s’impose comme l’un des figures du socialisme non-mitterrandien et potentiel successeur de Tonton pour l’élection présidentielle de 1995.
Mais ce n’est qu’après l’abandon de Jacques Delors en décembre 1994 et suite à la victoire face à Henri Emmanuelli lors d’une primaire en février 1995, qu’il devient officiellement le candidat du Parti socialiste. En s’imposant comme candidat du PS face à Jacques Chirac, il maintient le Parti socialiste entre le social-libéralisme européen de Delors et l’aile gauche d’Emmanuelli.
En bon homme d’appareil, Lionel Jospin réussit là où François Hollande, son successeur à la tête du parti, a échoué pendant son quinquennat. D’un côté, il écarte le projet d’alliance avec le centre porté par les soutiens de Delors que fera advenir Emmanuel Macron vingt ans plus tard. De l’autre, il réussit – après trois ans de négociation – à rassembler la gauche des communistes à Dominique Strauss-Kahn au sein de « la gauche plurielle » en 1997, mais sous hégémonie socialiste, et dans une logique d’accompagnement qui satisfait l’aile droite du parti.
35 heures et privatisations
Cette logique d’équilibre se retrouve dans le bilan du « quinquennat » de Lionel Jospin à Matignon. Au niveau institutionnel, le Premier ministre met en place le quinquennat et synchronise les élections législatives et présidentielles, laissant ainsi sa trace sur les institutions de la Ve République. En 1999, le pacte civil de solidarité (PACS) permet pour la première fois de fournir un statut juridique aux couples de mêmes sexe.
Dans une économie mondiale boostée par les nouvelles technologies et la bulle internet, Lionel Jospin se targue à la télévision d’avoir « gagné la bataille de l’emploi », alors que la France affiche un taux de croissance moyen de 3 % sur la période 1997-2002. Le totem des 35 heures lui permet de maintenir sa majorité à l’Assemblée nationale malgré de nombreux mouvements sociaux qui émergent du bouillonnement altermondialiste de la fin des années 1990 et qui sont sévèrement réprimés sous l’impulsion de Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de l’Intérieur. Face aux sans-papiers, aux chômeurs, aux routiers, aux professeurs, la gauche plurielle tient bon. Ni les communistes, ni les écologistes ne lâcheront Jospin, même après une vague de privatisations qui n’avait rien à envier à celles de 1986 (Air France, Crédit lyonnais, France Télécom, CIC, EADS et Autoroutes du Sud notamment).
C’est peut-être cette ambivalence que paye Lionel Jospin le soir du 21 avril 2002. Défait à cause de la dispersion des voix de gauche, il est le seul candidat du Parti socialiste à ne pas se qualifier au second tour de l’élection présidentielle entre 1974 et 2012. Étant devenu l’homme qui a laissé Jean-Marie Le Pen accéder au second tour de la présidentielle, Lionel Jospin annonce ce soir-là devant des militants groggy qu’il se retire de la vie politique. Et en même temps, après cinq ans au pouvoir, les forces de gauche rassemblent 43 % des votes au premier tour d’une élection présidentielle ; soit le total le plus élevé depuis 1981, et pour lequel signeraient probablement les candidats de gauche qui se présenteront en 2027.
Public Sénat
![]()